Dommage collatéral

Rachid se réveilla en sursaut ce matin-là. Le radio-réveil indiquait 4h30. Il avait encore le temps. Agent d’entretien à la gare Montparnasse, il ne prenait son service qu’à 6h. Son épouse dormait profondément à côté de lui. Pour ne pas la réveiller, il désactiva la sonnerie et décida de se lever. Fatima ne prendrait son travail à l’école élémentaire Jules Ferry qu’à 7h30. L’école n’était qu’à une dizaine de minutes de leur domicile. Rachid se prépara un café noir puis se rendit à la salle de bain. Au niveau horaire il serait largement dans les temps. Inutile de se presser. En passant devant la chambre des enfants, il jeta un coup d’œil. Eux aussi dormaient paisiblement. Cela faisait trois ans qu’il était employé au service entretien de la gare Montparnasse. Le trajet en métro n’était pas très long. Il prit la ligne 12 qui l’amena directement jusqu’à la station, puis il se dirigea vers la gare. Après avoir salué les collègues, il mit sa tenue de travail, prêt à commencer sa journée.

Youcef est professeur de français au collège Lamartine situé dans le 15ème arrondissement de Paris. C’est un établissement apparemment sans problème dans lequel il enseigne depuis deux ans. Pas de cas de racisme ou de harcèlement connus dans ce collège où il se considère comme un privilégié. Aujourd’hui il s’est levé tôt car il a des copies à corriger. Son premier cours commence à 10h avec une classe de quatrième. Il habite encore chez ses parents. Son père est maçon et sa mère fait des ménages. Ils sont arrivés en France il y a environ vingt ans. Originaires d’Algérie, ils sont fiers de la réussite de leurs trois enfants, une fille infirmière, un garçon médecin, et le petit dernier enseignant. Ils occupent un appartement en location en banlieue, à Issy les Moulineaux.  

Mohamed est au chômage et il occupe ses journées en traînant dans le quartier de Belleville où il est hébergé par un pote, ou en regardant la télévision d’un œil. Il sortit du lit à moitié endormi et se dit qu’il allait faire un tour du côté de Montparnasse après avoir bu son café, histoire de tuer le temps. Il était sous le coup d’un arrêté d’expulsion vers le Maroc, son pays d’origine. De plus il était fiché S et pour lui ça commençait à sentir le roussi. Pourtant il n’avait jamais connu son heure de gloire, ni en Syrie où il n’avait fait qu’un court séjour, ni au Liban où finalement il n’avait pas vraiment convaincu le Hezbollah. Depuis, il fréquentait avec plus ou moins de conviction et d’assiduité les milieux islamistes français. Avant de quitter l’appartement, Mohamed prit son couteau à cran d’arrêt et le glissa dans sa poche, puis il prit la direction de Montparnasse en se disant qu’il serait temps pour lui de passer à l’acte.

Il était près de 9h lorsque Youcef arriva à la station de métro, et se dirigea vers le hall de la gare pour prendre un café et s’installer afin de terminer la correction des copies en cours. Il s’arrêta un instant devant le marchand de journaux. Son attention fut attirée par un gros titre à la une concernant un fait divers qui devenait pourtant de plus en plus habituel. Un jeune lycéen avait été poignardé par un autre élève. Décidément, ça ne tournait pas bien rond dans notre société, pensa Youcef tout en buvant tranquillement son café, car même si l’agression a eu lieu en Seine Saint-Denis, c’est un incident qui a tendance à se reproduire de plus en plus fréquemment quels que soient la ville ou le département.

Il y avait déjà trois heures que Rachid arpentait les quais, à la recherche de déchets, ou de papiers plus ou moins gras jetés par des voyageurs, eux-mêmes pas très propres, du moins dans leurs comportements. C’était l’heure de la pause.

Mohamed, quant à lui, déambulait sans but précis dans le hall de la gare Montparnasse depuis une bonne dizaine de minutes, et regardait passer les gens d’un œil morne. Il remarqua le jeune prof sur un banc en train de corriger ses copies, puis continua à balayer du regard cette salle des pas perdus.

Rachid avait terminé sa pause et avant de reprendre son travail il en profita pour aller aux toilettes en même temps que Youcef. Ce dernier en ressortit au moment où Mohamed y entrait, et les deux hommes se croisèrent sans un mot ni même un regard. Tous deux semblaient aussi perdus dans leurs pensées. Youcef regagna sa place quand soudain Mohamed surgit d’on ne sait où avec un couteau à la main en criant Allah Akbar ! Un vent de panique souffla alors sur la gare tandis que Mohamed allait se jeter sur le professeur et le poignarder. Mais c’est Rachid qui, voulant le désarmer, reçut un coup de couteau quand il s’interposa entre le fanatique et Youcef. Rachid s’écroula, blessé à l’abdomen, tandis que Mohamed poursuivait sa course folle dans le hall de la gare, en menaçant ceux qui tentaient de lui échapper, jusqu’à ce qu’un coup de feu retentisse stoppant net Mohamed qui tituba un instant, avant de tomber à genoux sur le froid bitume de la gare. La police investit les lieux pour constater que l’agresseur avait été mis hors d’état de nuire. Rachid, la seule victime du djihadiste, avait été pris en charge par une équipe médicale et allait être transporté à l’hôpital.

En tant que témoin principal Youcef était entendu par les policiers. Il leur précisa qu’il ne connaissait pas cette personne et ne savait pas non plus pourquoi cet individu s’en était pris à lui en particulier.

Dans l’ambulance qui filait rapidement vers le service d’urgence le plus proche, Rachid demanda que l’on prévienne sa femme par téléphone, avant qu’elle ne soit mise au courant par la télévision. Il avait perdu pas mal de sang et une opération chirurgicale semblait inévitable. Après une dernière pensée pour sa famille, il bascula dans un demi-sommeil.

Lorsqu’il se réveilla dans la soirée, ses jours n’étaient plus en danger et il était désormais considéré comme un héros, mais un de ces héros ordinaires comme il y en a tant dans la foule des passants. En attendant il avait sans doute sauvé Youcef et peut-être aussi quelques badauds, et ça, ce n’était pas rien. Nul doute qu’on allait le décorer un de ces jours pour ce moment de bravoure, mais pour l’heure, il se contenta du simple fait d’être encore en vie.

Le lendemain, Rachid reçut la visite de Youcef, venu le remercier pour sa courageuse intervention saluée également par les médias. Un bain de sang avait été évité d’autant que l’agresseur était connu des services de police. Ce n’était pas une agression de plus parmi d’autres faits divers, mais une scène de la vie urbaine devenue presque banale. Heureusement, celle-ci avait avorté, et à part Rachid, il n’y avait pas de dommage collatéral.

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