Le grand silence |
Le massif de la Chartreuse est un
endroit reposant. C’est sans doute pour cela que les moines de la congrégation avaient
choisi ce lieu retiré pour y construire leur monastère. Celui-ci est la maison
mère de l’ordre des Chartreux fondé par Saint-Bruno qui en fut le
premier prieur de 1084 à 1089. C’est un ordre religieux particulièrement
austère caractérisé par la pauvreté et le silence. Cet ordre essaima ensuite peu
à peu dans toute l’Europe. La vie quotidienne des Chartreux qui n’a pas changé
depuis des siècles se déroule dans la prière, le travail, la solitude et le
silence. Ce matin-là l’absence du père Jean-Baptiste
à l’office de nuit a surpris les moines. En effet tous sont tenus de participer
à cette célébration. A la fin de la messe, le père Philippe, prieur, se rendit jusqu’à
la cellule du père Jean-Baptiste pour s’assurer qu’il n’était pas malade et le
trouva étendu sur son lit. Il ne lui fallut que quelques secondes pour
constater le décès du moine survenu sans doute pendant la nuit. La surprise fut
d’autant plus grande que le père Jean-Baptiste était dans la fleur de l’âge et
paraissait en parfaite santé. Par acquis de conscience le père Philippe décida
de faire venir le médecin généraliste qui suivait habituellement la trentaine
de moines présents dans le monastère de la Grande Chartreuse. Ce dernier ne put
cependant déterminer la cause du décès. Il lui sembla cependant qu’il pourrait
s’agir d’un empoisonnement et demanda au père Philippe de faire transférer le
corps à Grenoble dans le cabinet d’un médecin légiste pour des analyses
complémentaires. Cela sembla fort curieux car les moines vivaient sainement et ne
mangeaient que des légumes ou des fruits qu’ils cultivaient eux-mêmes. Mais chacun
garda cette réflexion pour lui respectant ainsi la règle de silence des Chartreux.
Aucun des moines ne fit d’ailleurs de commentaire. Certains retournèrent prier
dans leurs cellules et les autres à leurs occupations de jardinage. Rien ne
vint troubler la tranquillité du monastère. L’affaire aurait pu en rester là si
la gendarmerie n’avait pas reçu le lendemain une lettre anonyme qui l’informait
que la mort du père Jean-Baptiste n’était pas naturelle. Cette hypothèse fut
confirmée par le médecin légiste qui après une série d’analyses plus complètes découvrit
qu’il s’agissait d’un empoisonnement par l’absorption de laurier rose qui est
une plante très toxique pour l’homme en cas d’ingestion. Une enquête venait donc
d’être ouverte à la suite de la mort suspecte du père Jean-Baptiste. C’est ainsi que le commissaire
Belmont qui venait d’être muté récemment à la PJ de Grenoble débarqua au
monastère de la Grande Chartreuse. Pour sa première enquête dans la région il
était gâté. Enquêter dans un monastère ce n’était déjà pas banal mais ça allait
sans doute se compliquer dans ce cas précis où les moines ont fait vœu de
silence. Ça ne va pas être facile et même impossible de leur tirer les vers du
nez, se dit le commissaire Belmont. Par contre le meurtrier se trouvait
forcément à l’intérieur de ces murs car il n’était pas possible de pénétrer
dans l’enceinte du monastère qui n’était pas ouvert au public. Les moines
chartreux étaient eux-mêmes confinés et n’avaient pas de contact avec le monde
extérieur. Le père Philippe fit bien comprendre au commissaire qu’en tant que
maître de la communauté il serait son seul interlocuteur et que la règle du
silence devait être respectée. Le prieur l’informa qu’un film
documentaire avait été tourné il y a une vingtaine d’années sur la vie
quotidienne des moines dans le monastère et lui conseilla de le visionner. Le
père Philippe lui communiqua d’autre part la liste des moines vivant dans le
bâtiment. Il y avait actuellement 27 religieux dont 12 pères et 15 frères avec
parmi eux un assassin que l’on avait peu de chance de retrouver contrairement à
l’arme du crime, en l’occurrence du laurier rose bien en vue dans la cour du
bâtiment principal. Franck Belmont réfléchit sur la façon
d’aborder cette enquête car il y avait un meurtre certes mais pour
l’instant aucun mobile ni aucun alibi et contrairement aux crimes habituels les suspects se trouvaient tous
enfermés à l’intérieur du bâtiment. C’était une sorte de huis clos à la Agatha
Christie mais au temps du cinéma muet. Les moines n’étaient pas bavards et n’avaient
aucune discussion entre eux hormis le dimanche après-midi où ils étaient
autorisés à se parler lors d’une courte récréation. Le reste du temps chaque
moine vaquait à ses occupations apportant sa pierre à la communauté ou restait dans
sa cellule pour prier. De retour à l’hôtel de police de
Grenoble, Belmont confia à ses adjoints la recherche de détails ou d’indices
permettant d’étoffer la personnalité de chaque moine en se penchant sur leur
passé. Ceux-ci venaient d’un peu partout et une majorité d’entre eux avait plus
de cinquante ans. Les larges murs de la Grande Chartreuse cacheraient-ils quelques
secrets enfouis ou peut-être plus récents ? Après l’affaire Genevois et la série
de meurtres qui avaient secoué les services de police de Paris le commissaire
Belmont qui avait résolu l’enquête n’était plus tout à fait le même. A son tour
et comme l’avait fait avant lui le commissaire Genevois, il commença à
s’intéresser de plus près aux tueurs en série. Il ne manque pas de livres sur le
sujet et certains d’entre eux sont restés dans les mémoires : Jack l’éventreur,
le vampire de Düsseldorf, l’étrangleur de Boston, le boucher de Hanovre, l’ogre
des Ardennes, le routard du crime…tous ces surnoms évocateurs que l’on peut
compléter par des noms qui ne le sont pas moins : Landru, Petiot, Emile Louis,
Guy Georges ou Michel Fourniret pour ne citer que les plus médiatiques. Il
avait été impressionné aussi par le nombre d’affaires restées non élucidées. Dans le même temps il avait enfin
obtenu sa mutation pour Grenoble dont il était originaire et retrouva avec un
plaisir certain l’air pur des montagnes dauphinoises. Belmont avait passé ses vacances provençales
à étudier toutes ces affaires sans se douter que sa première enquête allait lui
donner l’occasion de se mesurer avec un assassin d’un genre particulier qui
bénéficiait en plus de la protection du Seigneur. D’entrée il se rendit compte
que la lutte risquait de s’avérer inégale mais cette constatation le galvanisa.
Il était prêt pour le combat. Pour commencer ses recherches il se
pencha sur la personnalité de la victime Jean-Baptiste Martinet, 38 ans, arrivé
chez les Chartreux il y a sept ans. Il confia à ses adjoints le soin d’étudier
les dossiers des autres religieux. Belmont ne trouva pas vraiment de détails
intéressants dans le passé de ce père Chartreux ni d’ailleurs dans les autres
dossiers. Dans l’ensemble la plupart des moines étaient plutôt âgés et ne
présentaient guère d’intérêt pour l’enquête. Quelques-uns cependant avaient eu des
parcours plus atypiques avant d’entrer chez les Chartreux : Frère Antoine, le régional qui avait
travaillé comme bucheron dans les forêts de Chartreuse avant d’occuper des
petits boulots. Il avait fini par trouver sa voie en terminant sa vie dans ce
monastère. Le père Giovanni, d’origine italienne
venait tout droit de la Chartreuse de Pavie qu’il avait quitté il y avait un an
pour rejoindre la maison mère. Pour quelle raison ? Nul ne le savait sauf
peut-être le père Philippe. Frère Cédric, 30 ans, était le plus
jeune des moines. Belmont se demanda comment on pouvait envisager de rester
toute sa vie enfermé tel le doyen de la communauté, le père Joseph, 85 ans, qui
n’avait jamais connu d’autre lieu de vie que le monastère de la Grande
Chartreuse. Dès le lendemain le commissaire
Belmont retourna sur les lieux du crime pour un nouvel entretien avec le père
Philippe afin d’éclaircir certains points. Après une perquisition rapide de la
cellule de la victime qui ne donna aucun résultat, le prieur lui expliqua les
différences entre les pères et les frères sans toutefois rentrer dans les
détails. Lui non plus n’était pas très bavard et respectait la loi du silence.
Il lui apprit quand même que deux moines étaient spécialement détachés dans la
journée à la distillerie pour superviser la fabrication de la fameuse liqueur
de chartreuse. Par ailleurs ils n’étaient que trois moines à connaître chacun le
tiers des noms des 130 plantes qui la composent, une recette jalousement conservée
depuis plus de 400 ans par les moines. Pour des raisons de sécurité le père
Jean-Baptiste et le père Benoît possédaient donc chacun un tiers de cette
recette, le père Philippe étant le troisième dépositaire de celle-ci. Ce secret
pourrait bien constituer un excellent motif de meurtre pensa le commissaire.
D’autant que les moines avaient désormais décidé de limiter la production de
cet élixir, une mesure qui n’allait pas manquer de faire monter les prix. En redescendant sur Grenoble il se
dit que l’enquête progressait bien car en plus de l’arme du crime il avait
aussi désormais un possible mobile. Bien sûr il n’avait pas encore trouvé le
meurtrier mais cela n’était qu’une question de temps. Pourtant malgré son
optimisme de façade cette affaire n’était pas si simple et toute son équipe était
motivée pour trouver des éléments susceptibles de faire avancer les choses,
mais pour l’instant il fallait reconnaitre que la police piétinait et que les
indices étaient plutôt maigres. A l’intérieur du monastère la vie avait
déjà repris son cours silencieux dans une parfaite quiétude comme si rien ne
s’était passé. Pourtant quelqu’un savait. Dans cette communauté restreinte
régie par la loi du silence, les moines avaient cependant des yeux et des
oreilles et l’un d’eux avait peut-être vu quelque chose d’inhabituel dans le
comportement de l’un des religieux et en avait fait part au père Philippe, mais
il y avait peu de chance que celui-ci en informe la police. Entre le secret de
la confession et le lourd silence monastique il restait peu de place pour la
conversation et encore moins pour les confidences de celui qui semblait diriger
cette petite communauté d’une main de fer. Le commissaire se dit que le poison
avait dû être ingurgité avec le repas du soir. Les plateaux repas étant servis
individuellement dans chaque cellule par les moines eux-mêmes, le principal
suspect ne pouvait être que le Chartreux qui avait servi les repas ce soir-là.
Belmont avait déjà noté qu’il s’agissait du frère Antoine, l’ancien bucheron
que l’on aurait plutôt vu postulant pour un rôle dans le film « massacre à
la tronçonneuse » mais l’heure n’était pas à l’humour et il se garda bien
de faire une plaisanterie sur le sujet. Le policier pensa qu’il serait plus
facile de mener son enquête depuis l’intérieur du monastère pour mieux
appréhender les contraintes de la vie monastique. Le père Philippe l’autorisa à
séjourner dans les lieux et lui montra sa cellule. Un lit, une table, une
chaise, celle-ci était meublée fort sommairement. Cela ne le dérangea nullement
car il n’avait aucune intention de s’éterniser au monastère. Franck Belmont ne dormit pas très
bien cette nuit-là. Il rêva qu’il déambulait dans le cloître et que des moines le
poursuivaient pour se livrer à des actes que la morale réprouve. Il se réveilla
plusieurs fois en sueur durant la nuit et il éprouva le besoin de prendre
l’air. Lors d’une de ces sorties, il aperçut une silhouette qui avant qu’il ne
puisse l’identifier s’évanouit furtivement dans la pénombre et le calme du soir.
Avant l’office de nuit, normalement
les moines auraient dû dormir paisiblement mais apparemment ce n’était pas le
cas de tout le monde. D’autant qu’entre les mâtines et les laudes les nuits de
bon sommeil étaient déjà très courtes pour les moines. Il se promit d’éclaircir
ce point dès la nuit prochaine et retourna se coucher avec le sentiment que les
nuits n’étaient sans doute pas aussi calmes qu’elles ne paraissaient. Il
repéra la cellule dans laquelle le moine avait disparu pour savoir le nom de
celui qui l’occupait. Belmont se décida à mettre à profit
sa présence sur place en étant attentif aux différents mouvements à l’intérieur
des murs du monastère. Ces visites nocturnes semblaient se dérouler en dehors de
la règle observée par l’ordre monastique des Chartreux. Que se passait-il la
nuit dans ces cellules ? Certains moines avaient-ils des relations contre
nature. Le commissaire allait établir dès le lendemain un plan des chambres
avec les noms de leurs occupants. Quelle ne fut pas sa surprise de découvrir
que la cellule en question n’était autre que celle du père Philippe. Belmont évita
soigneusement d’en parler et décida de poursuivre discrètement ses
investigations. Au petit matin le commissaire fut
informé que le père Benoît venait d’être découvert pendu dans sa cellule. L’enquête
prenait une tournure tout à fait inattendue et le policier se retrouvait
maintenant avec deux cadavres sur les bras. Fort heureusement les secrets de
fabrication de la chartreuse avaient été sauvegardés sur une clé USB qui était
elle-même enfermée dans un coffre-fort. Il y avait eu dans le passé des
tentatives de contrefaçon et il valait mieux prendre des précautions
élémentaires afin d’éviter ce genre de déconvenue. Mais de ce côté-là le père
Philippe était tranquille et dormait habituellement sur ses deux oreilles. La disparition soudaine et tragique du
père Benoît sembla avoir frappé les esprits des moines qui regagnèrent leurs
cellules pour prier. Belmont profita de sa présence dans le monastère pour
faire les constatations habituelles avant l’arrivée de la police scientifique.
Il ne trouva aucun indice qui puisse vraiment le mettre sur la bonne voie. La
mise en scène semblait indiquer la piste du suicide mais le commissaire ne se
laissa pas embarquer dans cette galère. Pour lui il n’y avait aucun élément nouveau
susceptible d’accréditer cette thèse. Il dressa la liste des principaux
suspects : Le père Giovanni qui était arrivé à la Grande Chartreuse depuis
peu de temps, le frère Antoine, l’ancien bucheron, le frère Cédric et enfin le père
Philippe qui ne lui paraissait pas franc du collier. Franck Belmont profita de l’office du
soir où étaient rassemblés l’ensemble des moines pour visiter quelques cellules
et ce qu’il trouva était diablement édifiant. Dans la chambre de Cédric
quelques sachets de coke et des préservatifs, dans celle du frère Antoine, des
magazines porno, dans celle du père Giovanni un cocktail de cachets pas très
catholique ainsi que quelques joints et enfin cerise sur le gâteau dans la
chambre du père Philippe un véritable trésor d’Ali Baba et permettant de
s’envoyer en l’air. Il n’osa imaginer ce qu’il aurait encore trouvé s’il avait
eu le temps de fouiller l’ensemble des chambres. En tous cas on n’avait pas
l’air de s’ennuyer dans ce monastère. Il devait certainement exister un petit
trafic organisé en interne par le père Philippe lui-même et auquel
participaient plus ou moins activement une partie des Chartreux. En ce
haut-lieu de spiritualité l’air pur des montagnes se mêlait à des pratiques
plus ou moins douteuses. Belmont en avait assez vu. Il ne restait plus qu’à
convoquer ces trois-là pour un interrogatoire plus poussé car il fallait
maintenant trouver l’assassin, mais plutôt qu’une convocation au commissariat
il les reçut dans une cellule, comme une sorte d’avant-goût du milieu carcéral. Il commença par Antoine le bucheron
qui après avoir nié toute implication dans un trafic de drogue local finit par
craquer tout en mettant en cause le frère Cédric. Dans cette affaire Belmont se
rendit tout de suite compte que le brave bucheron n’était qu’un second couteau
qui obéissait uniquement par crainte de son supérieur. Le frère Antoine précisa
qu’il n’avait pas assuré la distribution des plateaux-repas ce soir-là et que
le père Philippe l’avait remplacé au pied levé ce qui semblait donc le disculper.
Mais dans le même temps le piège se refermait inexorablement sur le prieur. Le père Giovanni demeura quant à lui
muet comme une carpe face à Belmont qui n’insista pas, considérant ce dernier
comme du menu fretin. Puis ce fut l’interrogatoire du frère
Cédric qui fut un peu plus loquace et ne se gêna pas pour charger le père
Philippe. Comme le frère Antoine il nia avoir tué les pères Jean-Baptiste et
Benoît. Dans l’esprit du commissaire il n’y
avait désormais plus de doute quant à la culpabilité du père Philippe. Belmont avait
déjà anticipé en demandant qu’on lui envoie un véhicule pour embarquer le
suspect et le cuisiner à l’hôtel de police. Il ne restait plus qu’à recueillir
les aveux du père Philippe qui n’opposa guère de résistance et reconnut que
c’était bien lui qui avait empoisonné le père Jean-Baptiste qui le menaçait de
révéler ses petites magouilles. Il précisa toutefois qu’il n’était pour rien
dans la mort du père Benoît. D’autre part la déposition du père Philippe
disculpait mais un peu trop tard le père Benoît qui n’était nullement impliqué
dans cette affaire mais qui craignait que l’enquête ne dévoile les relations homosexuelles
qu’il entretenait avec le père Jean-Baptiste, crainte qui l’avait finalement
poussé à mettre fin à ses jours. Le ciel était lourd lorsque le
commissaire Belmont quitta le monastère de la Grande Chartreuse pour
redescendre dans la vallée et poursuivre l’interrogatoire du père Philippe tout
en prolongeant sa garde à vue. Voilà une enquête rondement menée se dit-il
intérieurement tout en se dépêchant de monter dans son véhicule. Il faut dire qu’il
en avait vu d’autres et que les comportements de ces religieux étaient bien
loin des affaires de pédophilie ou de trafic de drogue qu’il avait eu à traiter
au cours de sa carrière parisienne. |
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