Fin de randonnée

Le petit groupe de randonneurs grenoblois arriva mercredi soir vers 18 heures à la Sainte-Baume.

Pierre avait réservé trois chambres à l’hostellerie pour quatre nuits et six personnes. Certes ce n’était pas le grand confort et les chambres ressemblaient davantage à des cellules monastiques spartiates qu’à des chambres d’hôtel de luxe mais ils avaient tous l’habitude de ce genre d’hébergement lorsqu’ils effectuaient des randonnées. Le couple Philippe et Marie occuperait une chambre, Agnès et Carole une autre et Pierre partagerait la sienne avec Vincent. Habituellement ils étaient sept mais Patrick avait dû déclarer forfait pour raison professionnelle.

L’organisateur de ce court séjour avait prévu plusieurs randonnées dans le massif de la Sainte-Baume. Rien de très dur à vrai dire pour des randonneurs chevronnés comme eux. Pour débuter il avait choisi un parcours pédestre passant par le GR des crêtes, puis un parcours un peu plus facile et un troisième circuit plus long à faire en VTT. Nous étions au mois de mars et ce séjour était le premier de l’année, juste de quoi se remettre en jambes.

En cette période il n’y avait encore que peu de touristes. Après leur installation et quelques ablutions dans leurs chambres respectives ils descendirent au rez-de-chaussée pour le dîner. Celui-ci était servi à 19h15 sur de grandes tables rappelant que l’on n’était pas dans un hôtel traditionnel et que la salle à manger ressemblait davantage à un réfectoire de monastère. D’ailleurs cet hébergement était tenu par une communauté de l’ordre des Dominicains et de moniales. Le repas fut aussi simple que l’hébergement avec une soupe en entrée et un pot au feu.

         Le repas terminé chacun pris la direction de sa chambre afin d’être en forme pour le lendemain. On se souhaita une bonne nuit.

Seul Pierre se pencha sur la carte IGN pour visualiser le parcours pédestre qu’il avait pourtant déjà étudié un bon nombre de fois. Il récapitula dans sa tête la randonnée, environ 4h de marche pour une dizaine de kilomètres. Départ de l’hostellerie de la Sainte-Baume en passant par le Saint-Pilon puis le GR 98 par la crête jusqu’au pic de Bertagne, le passage le plus difficile avec en option un détour possible jusqu’à Cuges les pins puis l’ancienne abbaye cistercienne de Saint-Pons. Compter une dizaine de kilomètres de plus pour cette rallonge. Pierre se dit que l’on verrait sur place selon la forme et le moral des troupes. Il allait en parler à Vincent mais il s’aperçut que celui-ci dormait déjà à poings fermés. Il n’avait plus qu’à se coucher lui-même, ce qu’il fit sans plus attendre.

Le lendemain matin les randonneurs se retrouvèrent au petit déjeuner à 8h. Tous avaient passé une bonne nuit et la journée s’annonçait radieuse. Ce cours séjour semblait se présenter sous les meilleurs auspices.

Le départ était prévu vers 9h. Tout le monde était prêt à partir, direction le sommet du Saint-Pilon, l’un des points les plus élevé du massif, histoire de se mettre tout de suite dans le vif du sujet. Cette première montée de la saison s’avéra assez ardue et ce fut même une bonne bavante pour Agnès et Carole mais finalement tous arrivèrent au sommet tant bien que mal après avoir fait une petite pause à la grotte où se trouve le sanctuaire de Sainte-Marie-Madeleine. Depuis la crête il y a une belle vue sur les montagnes environnantes avec au loin la montagne Sainte-Victoire chère au peintre Cézanne. Une fois sur la crête les randonneurs avaient fait le plus dur si l’on excepte la grimpette au pic de Bertagne dont Pierre avait parlé au petit déjeuner. C’était une rallonge difficile certes, mais le panorama en valait la peine.

C’est à la croisée des chemins qu’ils devraient faire leur choix. Agnès les informa qu’elle ne se sentait pas de monter jusqu’au sommet du pic mais qu’elle les attendrait au retour au même endroit. On décida alors de prendre le casse-croûte tous ensemble sur place avant d’attaquer l’ascension du pic de Bertagne. Puis le petit groupe sans Agnès se dirigea vers le but final.

Pendant qu’ils progressaient et se rapprochaient du sommet, Agnès décida de bouger un peu afin de se dégourdir les jambes en suivant la ligne de crête car de là aussi la vue était magnifique. Elle entendit des bruits de pas et se retourna surprise, mais elle n’eut pas le temps de réagir. Une main la poussa. Agnès bascula dans le vide.

Une demi-heure environ s’était écoulée lorsque le reste des randonneurs rejoignit le point de départ, mais il n’y avait personne au rendez-vous. Ils ne trouvèrent aucun signe de vie aux alentours. Pierre prit son portable et appela Agnès. Il tomba sur sa boîte vocale et lui laissa un message pour qu’elle le rappelle. Le mieux était d’attendre sa réponse. Fatiguée, elle avait peut-être préféré poursuivre tranquillement le parcours prévu pour rejoindre l’hostellerie de la Sainte-Baume, mais il paraissait bizarre qu’elle ne les ai pas prévenus. Ce n’était pas dans ses habitudes. Inquiets, ils décidèrent de se séparer, Philippe, Marie et Carole continuant sur le parcours initialement prévu tandis que Pierre et Vincent se mirent à effectuer des recherches dans le secteur où ils s’étaient quittés il y avait à peu près une heure.

Leurs recherches étant restées infructueuses, ils finirent par contacter les secours en appelant le numéro d’urgence. C’est alors que le portable de Pierre sonna. Agnès avait été retrouvée par hasard gisant dans un pierrier par des randonneurs qui confirmaient qu’elle avait fait une chute mortelle.

Terriblement secoués par cette triste nouvelle, les randonneurs regagnèrent leur hébergement. Un véhicule de la gendarmerie les attendait pour des informations complémentaires. Des secouristes avaient été envoyés sur le lieu de l’accident. Une enquête avait été aussitôt ouverte sur les circonstances du drame. Le lieu de l’accident n’étant pas spécialement considéré comme dangereux, le procureur de la république voulait s’assurer qu’il ne s’agissait pas d’un homicide et avait confié celle-ci à la gendarmerie. Cependant la victime étant grenobloise il avait profité en plus de la présence du commissaire Belmont de la PJ de Grenoble en vacances dans la région qui suivrait cette affaire conjointement avec la brigade locale.

Franck Belmont arriva à l’hostellerie de la Sainte-Baume vers 18h pour entendre les participants à la randonnée. En l’absence de témoin le policier les interrogea individuellement. Un indice intriguait le commissaire : on avait trouvé le sac à dos de la victime bien rangé contre un rocher alors que son corps gisait bien plus bas. Cela signifiait qu’elle ne le portait pas sur son dos. Sinon les réponses des différents membres du groupe semblaient cohérentes sauf un petit détail toutefois, si Agnès était fatiguée elle aurait pu attendre le reste du groupe en se reposant. Alors pourquoi aller crapahuter toute seule ?

         Les randonneurs donnèrent également les coordonnées de Patrick le compagnon d’Agnès qui n’avait pas pu venir et qu’il fallait prévenir. Le commissaire Belmont leur demanda de demeurer à l’hostellerie jusqu’au terme de leur séjour car la gendarmerie aurait sans doute d’autres questions à leur poser. Belmont téléphona à Patrick pour lui annoncer le décès accidentel d’Agnès ce qu’aucun membre du groupe n’avait eu le courage de faire. Patrick lui signala que leur couple était en cours de séparation mais que ce n’était pas pour cette raison qu’il n’avait pas participé à ce séjour mais pour des contraintes professionnelles.

Après avoir raccroché le téléphone, Belmont se dit qu’il faudrait tout de même vérifier par acquis de conscience sa présence sur son lieu de travail. On verra cela lundi à mon retour. Pour l’heure il n’y avait finalement pas d’autres raisons de retenir les randonneurs à la Sainte-Baume. De toute façon le cœur n’y était plus et tous n’avaient qu’une envie, c’était de rentrer chez eux.

Le lendemain matin les participants à ce séjour quittèrent l’hostellerie. Le commissaire Belmont pour sa part ne rentra que le dimanche à Grenoble profitant ainsi de ses derniers jours de vacances.

Lundi à peine arrivé au commissariat il voulut se pencher sur la facture téléphonique de Patrick. Il fut surpris de ne trouver aucun appel à la journée de jeudi. Les appels s’arrêtaient le mercredi soir et reprenaient le vendredi. Le commissaire appela l’entreprise pour s’assurer que Patrick était sur son lieu de travail le jeudi.

Belmont convoqua le suspect pour confirmation. Celui-ci prétendit qu’il avait oublié son portable chez lui et qu’il était en déplacement toute la journée de jeudi Mais personne ne se souvenait de l’avoir vu ce jour-là. Le policier émit plutôt l’hypothèse qu’il l’avait éteint toute la journée pour éviter les recherches de bornage de son portable. La discussion repris mais il fut surtout question des relations entre Agnès et Patrick. Le commissaire n’obtint pas de réponses convaincantes sur ce sujet et préféra mettre un terme à l’interrogatoire. Patrick pouvait à l’occasion se montrer violent et colérique. Il recontacta les amis du couple afin d’obtenir des réponses plus précises. Tous confirmèrent que la séparation se passait plutôt mal. Agnès s’était même confiée à son amie Carole car elle commençait à avoir peur.

Par intuition personnelle et malgré le manque d’indices, Belmont décida de le maintenir en garde à vue, ne serait-ce que pour lui mettre la pression. Le procureur lui ayant donné son accord, il ne lui restait plus qu’à le faire passer aux aveux.

Ce fut en épluchant le dernier relevé de compte bancaire de Patrick, plus par routine que par conviction qu’il tomba sur un paiement par carte bancaire effectué le jeudi dans une station-service à Aix en Provence. Cette ville se situait largement en dehors de son périmètre commercial. C’était une preuve irréfutable de sa présence dans la région, une petite erreur, le fameux grain de sable, qui allait lui coûter cher. Il n’en fallait pas plus pour l’inculper de meurtre avec préméditation, ce que fit Belmont sans plus tarder. Patrick finit par admettre sa présence sur les lieux et qu’il y avait bien eu une dispute mais il nia avoir poussé Agnès. Ce n’était qu’un malheureux accident. Elle avait perdu l’équilibre et chuté une dizaine de mètres en contrebas. Franck Belmont était satisfait car dans cette enquête on était passé à deux doigts du crime parfait. Patrick fut déféré au parquet et l’affaire confiée au juge d’instruction. Il allait dormir en prison le soir même dans une cellule à peine plus confortable que celles de la Sainte-Baume.

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