L'inaccessible rêve |
1492, année de la découverte de
l’Amérique par Christophe Colomb. Le 26 juin est aussi la date de la première
ascension du mythique Mont-Aiguille dans le massif du Vercors. Cette ascension
symbolique a marqué le début de l’histoire de l’alpinisme. Cet exploit est
cependant resté confidentiel face à celui de Christophe Colomb. Je m’appelle Martin Vacher et je suis
berger dans le Trièves ce qui est bien normal vu mon nom. Il y a plusieurs
années que je garde les moutons au pied de ce mont considéré comme inaccessible
et je n’ai plus désormais qu’une obsession : parvenir à grimper un jour jusqu’au
sommet. Passant des heures à contempler cette
montagne, je me disais qu’il était possible de réussir cet exploit. J’avais
déjà bien étudié la configuration des lieux. J’en ai fait plusieurs fois le
tour, repéré les passages les plus faciles et il m’arrive même d’en rêver la
nuit. Je m’entraîne dès que je dispose d’un peu de temps libre sur les sommets
alentour moins impressionnants et qui me permettent de conserver une bonne
forme physique. J’ai calculé qu’il me faudrait une bonne heure de marche pour
rejoindre le pied du mont. Cette marche d’approche ne présentait aucune
difficulté majeure. C’est ensuite que cela devenait un peu plus ardu avec des
passages plus techniques. Aurais-je les capacités nécessaires pour escalader la
montagne qui se dresse devant moi. En attendant j’ai fait un premier essai pour
évaluer jusqu’où je pouvais aller. Le constat est plutôt négatif et je note
qu’il me faudra certainement utiliser des pitons pour surmonter certains
passages délicats ainsi que des cordes. Gravir ce sommet sans assistance me
paraît soudain très compliqué et il me faut envisager de trouver quelqu’un pour
m’aider. Je pense à Louis, berger de son état lui aussi, mais il me faudra le
convaincre de participer à cette aventure pour le moins risquée. Finalement, même s’il m’a pris pour
un fou, il ne s’est pas trop fait prier pour s’embarquer dans cette galère, et
nous voilà partis tous les deux pour une nouvelle reconnaissance de la voie la
plus facile. Nous avons emporté un maximum de matériel afin de sécuriser la
première partie en plantant des pitons aux endroits les plus difficiles d’accès,
mais ayant utilisé la totalité du matériel, il nous fallut rebrousser chemin.
Un nouvel obstacle vint également contrarier nos plans. Nous n’avions plus de
pitons ni de cordes pour continuer à équiper le parcours. Cela devenait
problématique de s’en procurer, le forgeron du village, me prenant lui aussi
pour un fada, refusa de nous en fournir. Ainsi la réalisation de notre projet
d’ascension semblait désormais s’éloigner. Si, au niveau de la condition
physique, j’étais en bonne forme, il n’en n’était pas de même mentalement, et
le moral en avait pris un coup. Il me fallait réfléchir et trouver une
solution. D’autant que des rumeurs circulaient affirmant que le roi Charles
VIII lui-même s’intéressait à ce mont et qu’il avait commandité une expédition
pour vaincre ce sommet, afin sans doute d’en retirer tout le prestige royal. J’avais
un moment caressé l’idée d’aller proposer mes services au chef de l’expédition,
le capitaine Antoine de Ville, mais j’y renonçais préférant rester sur mon
projet initial et demeurer le premier à gravir le célèbre Mont. Certes je ne me
facilitais pas la tâche en choisissant l’option de ne pas rejoindre
l’expédition royale officielle, mais je me sentais plus libre pour tenter l’ascension
du Mont Inaccessible, nom donné à cette montagne avant qu’elle ne soit gravie
pour la première fois. J’avais évalué l’ascension complète aller-retour approximativement
autour de huit heures, quatre pour la marche d’approche et quatre pour
l’escalade de la partie rocheuse finale. Il me fallut environ six mois pour
réunir tout le matériel nécessaire pour mener à bien cette entreprise. Ainsi
j’avais bricolé des sortes de crampons qui pouvaient s’adapter sur nos
chaussures afin d’améliorer l’adhésion de celle-ci au terrain. J’appris par le bouche à oreille
qu’Antoine de Ville et son équipe étaient arrivés depuis quelques jours et
qu’ils se préparaient à donner l’assaut de cette forteresse imprenable. Il me
fallait à tout prix le devancer pour être le premier à vaincre cette montagne.
Moi le misérable gardien de moutons réussissant l’ascension avant le capitaine
De Ville envoyé par le roi Charles VIII lui-même, ce serait sans doute quelque
chose d’énorme. Le 24 juin je fis courir le bruit que le lendemain j’allais
tenter l’escalade de l’inaccessible mont. Nous avions anticipé en apportant la
veille notre matériel jusqu’à la partie rocheuse, véritable point de départ pour
atteindre le mythique sommet. Cela nous permit de ne pas être surchargés
pendant la marche d’approche. La matinée s’annonçait ensoleillée en cette fin
du mois de juin. Tous les ingrédients paraissaient réunis pour faire de ce jour
une date historique et mémorable. Au moment d’entamer la montée, nous
étions à la fois pleins d’espoir, mais aussi conscients des difficultés qui
nous attendaient. Nous n’avions rien laissé au hasard et mis toutes les chances
de notre côté en préparant le matériel et en reconnaissant le début du
parcours. Par mesure de précaution, nous nous étions encordés et progressions
lentement en direction du sommet. En certains endroits, des blocs
rocheux et des éboulis se succédèrent, rendant la montée plus difficile et
dangereuse. La fatigue commença à se faire sentir et l’euphorie du début avait
disparu. Nous avancions laborieusement tout en nous rapprochant de notre objectif
lorsque Louis poussa un cri et lâcha sa prise. Je tentai vainement de le
retenir mais, emporté par mon compagnon de cordée, je ne pus éviter la chute. Choqué mais vivant, je me traînais pour
prendre des nouvelles de Louis qui était allongé en dessous de moi. Touché à la
tête, il semblait bien amoché et se plaignait de douleurs au dos et à la jambe.
Pour ma part j’avais très mal à l’épaule, peut-être une clavicule cassée. Mais
ce qui me faisait le plus mal en cet instant précis c’était que notre aventure
allait s’arrêter là au milieu de ce maudit pierrier. Nous allions devoir
renoncer et laisser le champ libre à l’expédition royale d’Antoine de Ville. Mais pour l’heure il y avait plus
urgent. Comment allions-nous pouvoir redescendre dans l’état physique où nous
étions ? J’essayai de soigner la plaie ouverte de Louis en arrêtant
l’hémorragie. Pour le reste il n’y avait plus guère que la prière pour nous sauver.
Je cherchai du regard un coin abrité où nous pourrions passer la nuit en espérant
reprendre la descente dans de meilleures conditions. Je finis par m’endormir
mais la nuit fut courte et agitée. Au petit matin Louis n’était pas très en
forme et dans l’impossibilité de descendre sans aide. Je pris la décision de
repartir seul pour aller chercher du secours. Nous étions le 26 juin 1492. La
veille au soir, Antoine de Ville avait averti sa petite troupe que la tentative
aurait lieu le lendemain. On avait apporté des échelles pour les passages les
plus difficiles et l’on attaqua la montée avec détermination. A mi-chemin du
sommet quelle ne fut pas leur surprise de tomber sur Martin Vacher qui
descendait. Celui-ci demanda que l’on porte secours à son compagnon. Il raconta
sa mésaventure au capitaine De Ville et précisa qu’ils n’avaient pas pu
rejoindre le sommet de la montagne. Le chef de l’expédition décida de
poursuivre l’ascension tout en promettant cependant de récupérer le blessé au
retour. Antoine de Ville atteignit le sommet
du mont inaccessible en début d’après-midi avec la fierté d’avoir mené à bien
la mission confiée par le roi. Comme convenu ils rapatrièrent non sans mal le
blessé lors de la descente. Le capitaine donna le nom de » Aiguille
Fort » au mont qui désormais n’était plus inaccessible et retourna Quant à
Martin le berger qui rêvait de gravir le mont inaccessible, il retourna garder
ses moutons. Nul ne sait s’il a réussi à réaliser son rêve. Le mont inaccessible tomba ensuite dans l’oubli et ce n’est qu’au cours du 19ème siècle, grâce au développement de l’alpinisme, que l’on s’intéressa à nouveau à lui et qu’on l’appela Mont-Aiguille. |
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