Une rencontre La voiture était là sur le parking de
la concession automobile. Avec sa belle couleur rouge elle attirait le regard.
Ce n’était certes pas le plus beau modèle ni le plus puissant mais c’était
exactement ce que je recherchais. Un petit véhicule pour rouler en ville, je
n’en demandais pas plus. Et puis elle m’avait tapé dans l’œil au milieu des voitures
d’occasion blanches ou grises exposées à l’extérieur. J’en fis le tour pour une
rapide inspection. Elle était en parfait état. Sans plus attendre je me dirigeai
vers le premier bureau du service commercial. Une charmante dame se présenta et
m’invita à m’asseoir. Je lui demandai quelques renseignements supplémentaires
sur le véhicule en question, ce qu’elle fit en me précisant toutefois qu’un
client était intéressé et avait déjà mis une option. Il était actuellement en
attente de la réponse de sa banque pour financer son achat. Devant ma déception, la vendeuse me proposa de
me rappeler dans le cas où le crédit du client ne serait pas accordé. Elle
m’invita également à jeter un coup d’œil sur les autres véhicules exposés, mais
après un rapide tour d’horizon je ne trouvai rien de mieux. Je lui laissai mon
numéro de portable au cas où le voiture se libèrerait. Sur le chemin du retour je me dis que
c’était dommage de manquer cette occasion car dans cette catégorie de voitures il
n’y avait pas pléthore de modèles. Egoïstement je croisai les doigts pour que
le client n’obtienne pas son prêt mais je n’y croyais pas trop. Quelques jours plus tard mon
téléphone sonnait : « Bonjour monsieur, Nathalie Dumont du service
commercial Renault, j’ai une bonne nouvelle pour vous. Le client qui avait
réservé le véhicule n’a pas eu son financement pour l’achat de celui-ci. Il est
donc disponible si vous êtes toujours intéressé. » Je lui confirmai
aussitôt ma réservation et pris rendez-vous pour le mardi suivant pour les
démarches administratives. Lors de ce rendez-vous elle m’informa
que ce véhicule venait de l’étranger et que j’aurais donc un numéro
d’immatriculation provisoire, ce qui ne me dérangeait nullement. Après en avoir
terminé avec les paperasses, elle me proposa un rendez-vous en fin de semaine
pour la vente, en me précisant qu’elle devait subir une intervention
chirurgicale et qu’elle ne serait pas disponible la semaine suivante. Je lui répondis
que le vendredi me convenait parfaitement. Le vendredi je récupérai donc la
voiture en la remerciant pour sa gentillesse et son professionnalisme. Elle
m’informa qu’elle me téléphonerait lorsque le garage aurait reçu le numéro
d’immatriculation définitif et qu’il fallait compter un bon mois pour l’établissement
de la carte grise et le changement de plaque minéralogique. Je pris congé en
lui souhaitant bon courage pour son opération. Un mois plus tard j’appelai pour
savoir où en était le dossier. On me répondit que madame Dumont était encore en
arrêt de travail et que l’on me contacterait dès qu’ils auraient reçu le
nouveau numéro en me disant que c’était le délai normal. Quelques semaines s’écoulèrent avant
que la vendeuse ne m’appelle pour convenir d’un rendez-vous pour mettre la
nouvelle plaque sur le véhicule. Elle s’excusa de ne pas m’avoir contacté plus
tôt en m’expliquant que l’intervention chirurgicale avait été plus compliquée
que prévu. Je devinai à sa voix que le moral n’était pas au beau fixe et je
n’insistai pas, me contentant de convenir d’un rendez-vous pour la semaine
suivante. Et puis je ne sais pas ce qu’il m’est
passé dans la tête, une envie irrépressible de lui remonter le moral avec de
simples mots. J’ai écrit un poème que je lui ai remis lorsque je suis passé
pour l’installation des plaques d’immatriculation. C’était un haïku, petit
poème de trois vers d’origine japonaise : Douce Nathalie Nathalie, émue par ce petit cadeau inattendu me
remercia avec un peu d’émotion dans la voix et je fus moi-même touché par sa
spontanéité. Finalement nous avons profité du temps d’attente pendant l’installation
des plaques pour faire un peu plus connaissance. Lorsqu’elle m’a informé
qu’elle avait été opérée d’une tumeur cancéreuse, je ne regrettai pas de lui
avoir offert ce haïku qui m’était venu à l’esprit et qui sans le vouloir collait
parfaitement à la situation. En fait je venais brusquement de
réaliser que Nathalie me plaisait terriblement. L’histoire ne pouvait pas
s’arrêter là. Nous avions partagé un moment privilégié, un de ces courts instants
d’exception que la vie nous offre parfois. Alors avant de partir je l’ai
invitée au restaurant pour la remercier. Elle a accepté l’invitation tout en
m’informant qu’elle avait quelqu’un dans sa vie. Je m’en foutais, j’étais dans un état
second. Les jours qui suivirent je ne parvins
pas à penser à autre chose qu’à cette rencontre improbable. Il eut suffi que le
client obtienne son prêt pour l’achat du véhicule et celle-ci n’aurait pas eu
lieu. J’aurais également pu tomber sur un autre vendeur lors de ma visite. Était-ce
le fil ténu du destin qui avait tendu sa toile ? Dans quel état d’esprit
se trouvait-elle actuellement ? Peut-être ne désirait-t-elle pas s’engager
dans une relation amoureuse ? Autant de questions pour l’instant sans
réponses. Et moi où en étais-je ? Que m’était-il
arrivé ? Ce genre de coup de foudre à mon âge n’avait aucun sens. En plus Nathalie
n’était pas libre, cette histoire ne pouvait que mal se terminer. Et pour
l’heure elle n’avait même pas commencé. J’avais perdu la tête et il fallait que
je me ressaisisse. Il me suffisait simplement d’annuler ce déjeuner pour un
prétexte quelconque. Pourtant ce ne fut pas ce que je fis.
Au contraire, le jour suivant je l’appelai sur son portable pour choisir le
jour et le restaurant. Sans doute occupée par son travail elle ne répondit pas
et je laissai un message sur sa boîte vocale. Quelques jours passèrent sans aucune
nouvelle. Dans un premier temps je décidai de ne pas la rappeler tout de suite
mais n’y tenant plus, je finis par passer outre et l’appelai à nouveau. Je
tombai directement sur son répondeur et lui laissai encore un message. Toujours pas de réponse. J’envisageai
le pire, un autre problème post-opératoire ou en tous cas un motif médical.
Puis les jours passant, je me mis à penser qu’elle avait réfléchi et qu’elle ne
donnerait en fin de compte pas suite à mon invitation. Je fus surtout déçu de ne pas avoir
d’explications sur ce revirement et je trouvais que cela ne lui ressemblait
pas. Je renonçai toutefois à me déplacer jusqu’à son lieu de travail ou à la
harceler par téléphone. Je décidai d’attendre qu’elle me rappelle même si cela
me coûtait de rester dans l’incertitude. Le temps passait vite, trop vite,
c’était déjà la fin de l’été. Loin des yeux, loin du cœur. Je ne pensais plus à
Nathalie et n’espérais plus rien désormais. La vie avait repris son cours
normal, l’épisode du garage s’estompait et il n’en resterait bientôt qu’un
charmant souvenir empreint de nostalgie. Les fils du destin ne se croiseraient
pas une seconde fois. Chacun repartait de son côté peut-être avec un petit
pincement au cœur et l’envie de profiter de ces moments de la vie qui restent longtemps
en mémoire. Cette histoire qui avait à peine
commencé allait s’arrêter là lorsque le numéro de Nathalie s’afficha sur mon
portable. |
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